15/04/2026
Par Elodie Guyot, conférencière et dirigeante de TERRES EFC Occitanie
“j’ai rien fait… alors que j’ai couru toute la journée”
La scène est banale.
Il est 18h.
La journée se termine.
Et cette petite phrase arrive, presque automatiquement :
“j’ai rien fait aujourd’hui !…”
Alors que dans les faits, la journée a été dense.
Très dense.
Des imprévus à gérer.
Des urgences à absorber.
Des tensions à réguler.
Des informations à faire circuler.
Des décisions à sécuriser.
Tout a tenu.
Mais rien, ou presque, ne semble “compter”.
Ce décalage n’est pas anecdotique.
Il dit quelque chose de profond.
Il ne dit pas que le travail n’a pas été fait.
Il dit que le travail réel… n’est pas vu.
Un métier… ou plutôt trois métiers en un
Quand on regarde de près le travail des assistant·es, une réalité apparaît clairement :
ce n’est pas un métier.
ce sont (au moins) trois métiers en un.
D’abord, il y a ce que tout le monde voit :
- la gestion d’agenda
- l’organisation de déplacements
- la préparation de documents
- le soutien direct au manager
C’est la fonction “assister”.
Ensuite, il y a ce qui structure l’organisation :
- comprendre qui fait quoi
- relier les personnes entre elles
- fluidifier les processus
- gérer les imprévus collectifs
- organiser des événements ou des projets transverses
C’est la fonction “organiser un collectif”.
Et enfin, il y a toute une dimension technique :
- RH
- juridique
- comptabilité
- appels d’offres
- gestion administrative
C’est la fonction “gérer et administrer”.
Ces trois fonctions coexistent.
Souvent en même temps.
Souvent sans séparation.
Et pourtant…
Elles sont rarement reconnues comme telles.
Au cœur du fonctionnement… à la marge de la reconnaissance
Ce qui ressort de manière frappante, c’est un paradoxe :
les assistant·es sont au cœur du fonctionnement des organisations
mais à la marge de la reconnaissance.
Pourquoi ?
Parce que l’essentiel du travail ne se voit pas.
Pas parce qu’il est caché…
Mais parce qu’on ne regarde pas au bon endroit.
On regarde ce qui est prévu.
Alors que le travail… se joue dans ce qui n’était pas prévu.
Ce qui ne se voit pas… fait que ça fonctionne
Prenons un instant.
Qu’est-ce qui fait vraiment que “ça marche” dans une organisation ?
Ce n’est pas seulement :
- les procédures
- les outils
- les tâches exécutées
C’est aussi — et surtout :
- la qualité des relations
- la confiance
- la capacité à anticiper
- la gestion des tensions
- la lecture des signaux faibles
- la mémoire des dossiers et des personnes
Autrement dit :
tout ce qui se situe entre ce qui est prévu… et ce qui se passe réellement.
Le travail vivant : cet espace invisible
Dans toute activité, il existe un écart :
- entre le travail prescrit (ce qui est prévu, écrit, formalisé)
- et le travail vivant (ce qui est effectivement fait pour que ça fonctionne)
Et c’est dans cet écart…
que se joue l’essentiel.
C’est là que les assistant·es interviennent en permanence :
- ajuster
- arbitrer
- compenser
- relier
- sécuriser
Ce qui fait que ça marche… n’est écrit nulle part.
Un problème individuel ? non. un problème de modèle
Face à cette invisibilité, on pourrait penser qu’il s’agit d’un problème de reconnaissance individuelle ou un enjeu de communication ou de marketing.
En réalité, le sujet est plus profond.
C’est un problème de modèle économique.
Aujourd’hui, la plupart des organisations valorisent ce qui est :
- visible
- mesurable
- directement productif
Les tâches.
Les livrables.
Les indicateurs.
Mais beaucoup moins ce qui relève :
- du relationnel
- de la coordination
- de l’adaptation
- du soin apporté au travail
Autrement dit :
les ressources immatérielles.
Et si la valeur n’était pas là où on la mesure ?
On a longtemps pensé que la valeur était dans ce que l’on produit.
Dans les objets.
Dans les services.
Dans ce que l’on vend.
Mais si l’on regarde autrement…
la valeur n’est pas dans le produit.
elle est dans ce qu’il permet.
Un compresseur n’a pas de valeur en soi.
Ce qui a de la valeur, c’est le fait d’avoir de l’air sous pression quand on en a besoin.
Un pneu n’a pas de valeur en soi.
Ce qui a de la valeur, c’est de pouvoir parcourir des kilomètres en sécurité.
Passer des moyens… aux résultats
Certaines entreprises ont déjà fait ce basculement.
Elles ne vendent plus des produits.
Elles s’engagent sur des résultats.
- un débit d’air,
- des kilomètres parcourus,
- une performance énergétique.
Ce que cela change est profond.
On ne vend plus des moyens.
On s’engage sur un résultat.
Et pour atteindre ce résultat…
ce qui devient central, ce n’est plus seulement le produit.
C’est tout ce qui permet que ça fonctionne :
- la coordination
- la qualité de la relation
- l’anticipation
- la capacité à s’adapter
Autrement dit :
exactement ce qui est aujourd’hui invisible dans le travail des assistant·es.
Une opportunité : relier performance, sens et impact
Ces modèles ouvrent une perspective nouvelle.
Ils permettent de relier :
- développement économique,
- qualité du travail,
- réduction des impacts environnementaux.
Pourquoi ?
Parce qu’ils incitent à :
- utiliser moins de ressources matérielles,
- et mieux mobiliser les ressources immatérielle,
- développer la coopération,
- reconnaître le travail vivant.
Vous êtes déjà dans ce modèle
Ce qui est frappant, c’est que ce basculement…
les assistant·es le vivent déjà.
Au quotidien.
Elles ne produisent pas seulement des tâches.
Elles produisent des effets utiles.
Elles font en sorte que ça fonctionne.
Elles sont dans la boucle :
- cognitive
- relationnelle
- organisationnelle
Souvent sans que cela soit nommé.
Rendre visible l’invisible : un levier clé
Alors la question devient :
Comment rendre visible ce qui ne se voit pas ?
C’est ici qu’intervient un levier puissant :
la réflexivité.
La réflexivité, concrètement
La réflexivité, c’est : prendre un temps pour revenir sur ce que l’on fait.
Non pas pour juger.
Non pas pour se justifier.
Mais pour comprendre.
- qu’est-ce qui s’est vraiment passé ?
- qu’est-ce que j’ai mobilisé ?
- qu’est-ce qui a fait que ça a marché ?
Transformer l’expérience en ressource
Ce travail permet de transformer :
- une expérience individuelle
→ en ressource collective - quelque chose d’invisible
→ en quelque chose de partageable - quelque chose de diffus
→ en compétence reconnue
Ce qui ne se raconte pas… ne compte pas
On ne peut pas toujours compter le travail réel. Mais on peut le raconter.
Et tant qu’on ne le raconte pas :
il n’existe pas vraiment pour l’organisation.
Et c’est dans cette mise en mots que se joue :
- la reconnaissance du travail,
- la transmission des savoir-faire
- et la construction du collectif.
Changer le regard… pour transformer le travail
Finalement, tout cela nous ramène à quelque chose de simple.
Une phrase que beaucoup connaissent :
“on ne voit bien qu’avec le cœur.
l’essentiel est invisible pour les yeux.”
Dans les entreprises aujourd’hui, on regarde beaucoup avec les yeux.
Les chiffres.
Les indicateurs.
Les livrables.
Mais ce qui fait que ça fonctionne vraiment…
ne se voit pas.
Apprendre à voir autrement
La qualité des relations
la confiance
l’attention portée aux autres
la capacité à faire tenir les choses
Tout cela est essentiel.
Et c’est précisément là que les assistant·es interviennent.
Une invitation
Peut-être que l’enjeu…
ce n’est pas seulement de transformer les organisations.
C’est de transformer la manière dont on regarde le travail.
Apprendre à voir ce qui ne se voit pas.
Le nommer.
Le partager.
Le reconnaître.
























