Sobriété : une contrainte… ou une opportunité économique pour le territoire ?

Sobriété : une contrainte… ou une opportunité économique pour le territoire ?

ou comment Faire de la sobriété un moteur de compétitivité et de souveraineté pour le territoire

 

par  Elodie Guyot, Terres EFC Occitanie

Le 23/03/2026

 

Réduire les consommations sans affaiblir l’économie : c’est l’équation à résoudre pour les métropoles.
Les gains d’efficacité ne suffisent plus, la sobriété devient nécessaire… mais elle fragilise les modèles économiques traditionnels.
L’économie de la fonctionnalité et de la coopération permet de dépasser cette tension.
Elle ouvre des trajectoires où performance économique, souveraineté et transition écologique se renforcent mutuellement.
Un levier stratégique pour transformer durablement l’action publique et le tissu économique local.

 

  1. comprendre le changement de paradigme pour l’action publique : de l’efficacité à la sobriété

Ces dernières décennies, les politiques environnementales se sont largement appuyées sur des logiques d’efficacité.

Les résultats sont réels, mais limités.
Selon l’ADEME :

  • les émissions sont passées d’environ 12 tonnes à 10 tonnes équivalent CO₂ par habitant/an en 30 ans
  • alors que les objectifs actuels pour les 30 années à venir nécessitent de diviser par cinq (ie. 2T/hab/an) ces émissions

Cela signifie que les approches d’efficacité ne suffiront pas.

Un changement de paradigme est nécessaire : passer de l’efficacité à la sobriété.

 

Le CO₂ éclaire l’enjeu climatique, mais les mêmes limites se retrouvent sur l’ensemble des ressources.

On retrouve la même limite sur d’autres ressources :

  • eau : optimisation des usages déjà engagée, mais insuffisante face aux tensions à venir
  • matières premières : raréfaction et hausse des prix
  • énergie : dépendances structurelles
  • biodiversité : dégradation malgré les efforts de réduction d’impact

Dans tous ces domaines, les gains d’efficacité ont déjà été largement mobilisés.

 

La question devient donc la même partout :

Comment réduire plus fortement les pressions sur les ressources sans dégrader la qualité de vie ni l’activité économique ?

C’est précisément à cet endroit que l’économie de la fonctionnalité et de la coopération apporte une réponse structurante, en ouvrant la voie à des logiques de sobriété compatibles avec le développement économique.

 

Passer de l’efficacité à la sobriété : un changement de logique

Efficacité

  • faire la même chose avec moins de ressources sans remettre en cause le besoin initial
  • ex : améliorer les rendements, optimiser, remplacer par des technologies plus performantes, passer aux LED, passer à l’énergie électrique.

 

Sobriété

  • questionner le besoin ou la demande
  • adapter la réponse à ce qui est réellement utile

La sobriété agit directement sur les usages.

Et c’est là que le sujet devient sensible.

 

Pourquoi cela pose un problème économique

Quand on parle de sobriété :

  • côté citoyen → questionner les usages pour consommer moins = dépenser moins
  • côté collectivité → questionner les usages pour acheter moins = dépenser moins

Jusque-là, sobriété et économie se concilient.

 

Mais côté entreprise, la situation est différente.

Lorsque le chiffre d’affaires dépend des volumes vendus, réduire les usages signifie :

  • vendre moins
  • produire moins
  • donc potentiellement gagner moins

La sobriété entre alors en tension avec les modèles économiques « classiques».

 

Une impasse apparente… et un levier de transformation

Prenons un exemple simple : une entreprise qui vend des tondeuses.

Si l’objectif est d’en produire moins, comment maintenir son activité ?

  • spontanément, cela semble incompatible.

C’est précisément cette impasse que l’économie de la fonctionnalité et de la coopération permet de dépasser.

 

L’apport de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération

L’EFC propose de changer la logique de création de valeur : passer de la vente de volumes à la réponse à un usage.

Par exemple :

  • vendre des pneus → vendre des kilomètres parcourus (ex. : Michelin)
  • vendre un compresseur → garantir un débit d’air et une énergétique performance (ex. : Sté CROS)
  • vendre des fongicide → sécuriser des hectares de champs (ex. : BASF – Xarvio)

Dans ces modèles :

  • l’entreprise a intérêt à ce que les équipements durent plus longtemps
  • elle consomme moins de ressources
  • tout en maintenant, voire en améliorant, sa rentabilité

C’est ce qu’on appelle une logique de décorrélation : dissocier la création de valeur de la consommation de ressources.

 

!!! Cela ne signifie pas passer d’une économie industrielle à une économie de services. Il s’agit plutôt de combiner produits et services autrement, en partant des usages réels.

 

Un rôle clé pour la puissance publique

Ce changement n’est pas spontané. Il crée un décalage :

  • pour les citoyens et les acheteurs publics → la sobriété génère des économies
    • pour les entreprises → elle peut fragiliser des modèles fondés sur les volumes

 

Le rôle de la Métropole est donc déterminant :

  • rendre compatibles sobriété et performance économique
    • accompagner les entreprises dans l’évolution de leur modèle
    • adapter les cadres d’action pour soutenir ces évolutions :

– faire évoluer la commande publique vers des logiques d’usage et de performance (et non uniquement d’achat de volumes)
– orienter les dispositifs d’accompagnement vers la transformation des modèles économiques (et pas seulement l’optimisation technique)
– favoriser des coopérations entre acteurs du territoire pour répondre autrement aux besoins (entreprises, collectivités, ESS…)

 

  1. ce que l’efc peut apporter à une métropole : deux leviers d’action

La Métropole peut mobiliser l’économie de la fonctionnalité et de la coopération à deux niveaux complémentaires :

 

  1. en tant qu’acheteur public, elle influence les marchés

La Métropole agit directement à travers :

  • ses marchés publics
  • ses délégations de service public
  • ses politiques sectorielles (eau, déchets, mobilité, alimentation…)

Dans ce cadre, les approches de sobriété sont souvent vertueuses et visibles :

  • moins de consommation
  • moins de dépenses publiques
  • optimisation du service rendu

Il y a une convergence directe entre sobriété et économies budgétaires

Mais cela suppose de faire évoluer la manière de concevoir les marchés :

  • passer d’une logique de moyens à une logique de résultats ou de performance d’usage
  • permettre aux prestataires de requestionner la demande
  • intégrer les coûts sur l’ensemble du cycle de vie

C’est précisément ce que permet l’EFC.

 

  1. en tant qu’acteur du développement économique, elle influence les entreprises

La Métropole agit aussi en accompagnant les entreprises du territoire.

Et c’est ici que le sujet devient plus complexe. Car du point de vue des entreprises :

  • la sobriété peut signifier moins de volumes vendus
  • donc potentiellement moins de chiffre d’affaires

ce qui vient directement heurter les modèles économiques existants

C’est particulièrement vrai pour :

  • les activités rémunérées au volume (eau, déchets…)
  • les modèles industriels classiques
  • les activités de services dont la valeur est principalement liée au temps passé.

 

En synthèse

L’EFC permet à une métropole de  :

  • agir sur ses propres politiques (achats, DSP…)
  • accompagner les entreprises

autour d’un même enjeu :

réduire les impacts sans fragiliser l’économie,
et même, dans certains cas, en améliorant la performance.

 

 

  1. où l’efc peut faire ressource dans les compétences de la métropole

 

L’EFC n’est pas une solution clé en main. C’est une méthode pour traiter des situations complexes. Elle devient pertinente quand :

  • faire plus avec moins de ressources
    • soutenir des modèles économiques compatibles avec la sobriété
    • décloisonner ses politiques publiques

 

 

Carte mentale — compétences métropole & leviers efc

 

MÉTROPOLE

─────────────────────┼─────────────────────

TRANSITION ÉCONOMIQUE (EFC)

(réconcilier sobriété et développement)

────────────────────────────┼────────────────────────────

 

  1. développer l’économie autrement

→ développement économique

  • problème : dépendance aux volumes
  • levier efc : valeur d’usage / marges immatérielles

 

  1. faire mieux avec l’existant (foncier & urbanisme)

→ aménagement économique

  • problème : consommation de foncier vs ZAN
  • levier efc : intensité d’usage / mutualisation

→ habitat & urbanisme

  • problème : construire vs sobriété foncière
  • levier efc : taux d’usage / multi-usages

 

  1. raisonner en usage plutôt qu’en moyens

→ mobilités

  • problème : offre en silo (bus, train…)
  • levier efc : accès à la mobilité / intermodalité

→ équipements publics

  • problème : sous-usage / coûts fixes élevés
  • levier efc : service rendu / mutualisation
  1. aligner écologie et modèles économiques

→ eau et déchets

  • problème : rémunération au volume
  • levier efc : performance (économie d’eau ou de déchets)

→ énergie

  • problème : vendre plus vs consommer moins
  • levier efc : service énergétique / performance

 

  1. relocaliser et coopérer

→ alimentation

  • problème : filières longues / déconnexion
  • levier efc : coopération / qualité / santé

→ ESS

  • problème : valeur non reconnue
  • levier efc : modèle économique d’écosystème

 

  1. transformer les règles du jeu

→ commande publique

  • problème : logique prix / silos
  • levier efc : coût global / performance d’usage

 

  1. créer de la valeur avec moins de ressources

→ tourisme

  • problème : volume vs pression territoriale
  • levier efc : expérience / répartition des flux

→ numérique & données

  • problème : sur-fonctionnalité / faible usage
  • levier efc : usage réel / service évolutif

 

 

 

 

Dans toutes les compétences, on retrouve la même tension :

  • réduire les impacts
    • sans freiner le développement économique

 

=>  L’EFC agit comme un fil conducteur :

  • passer du volume → à l’usage
    • du silo → à la coopération
    • du court terme → à la performance globale

 

 

ANNEXE : où l’efc peut faire ressource dans les compétences de la métropole en détail

 

Développement économique

Le problème
Aujourd’hui :
• les entreprises sont souvent dépendantes des volumes pour générer du chiffre d’affaires
• mais les politiques publiques poussent à réduire les consommations (énergie, matière…)

  • contradiction directe entre sobriété et développement économique.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• passer d’une logique de volume à une logique de valeur d’usage
• restaurer des marges en mobilisant des ressources immatérielles (compétences, organisation, coopération)
• différencier les entreprises durablement

Exemple concret : Bureau d’études dans la construction accompagnées en EFC
→ +24 % de valeur ajoutée en relatif entre 2020 et 2026

 

Aménagement et foncier économique

Le problème
Aujourd’hui :
• développement économique historiquement lié à l’artificialisation

  • mais les objectifs ZAN imposent une zéro artificialisation nette
  • contradiction entre développement économique et sobriété foncière.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• travailler sur le taux d’usage plutôt que sur la surface

  • passer d’une logique de surface à une logique d’usage
    • développer de nouvelles formes de valeur sans consommer de foncier : mutualiser les espaces (temps, fonctions, acteurs), augmenter l’intensité d’usage des infrastructures existantes

 

Mobilités

Le problème
Aujourd’hui :
• les modèles sont souvent construits en silo par mode de transport (bus, train, voiture…)
• mais les enjeux sont liés aux usages réels de déplacement

  • fragmentation de l’offre, inefficacité globale et peu d’intérêt économique à coopérer entre acteurs

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• passer d’une logique de moyens à une logique d’accès à la mobilité
• créer des modèles économiques qui valorisent la complémentarité (intermodalité, coopération entre acteurs)
• encourager des logiques d’intermodalité coopérative

  • améliorer le service rendu sans augmenter les infrastructures

 

Eau

Le problème
Aujourd’hui :
• certains acteurs sont rémunérés au volume d’eau distribué ou traité
• mais les politiques publiques visent à réduire les consommations

  • contradiction directe entre modèle économique et sobriété.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• passer de “traiter de l’eau” à “garantir un usage pertinent de l’eau”

  • travailler sur les besoins réels plutôt que les volumes
  • aligner les intérêts économiques avec les objectifs de réduction

 

Énergie

Le problème
Aujourd’hui :
• les revenus sont souvent liés à la consommation d’énergie
• mais les politiques publiques visent la réduction des consommations

  • contradiction directe entre modèle économique et sobriété.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• passer d’une logique de vente d’énergie à une logique de service énergétique
• développer des offres basées sur la performance (efficacité + sobriété)
• sécuriser les usages tout en réduisant les consommations

Exemple concret : contrats de performance énergétique → engagement sur des résultats plutôt que sur des volumes vendus

 

Déchets

Le problème

Aujourd’hui :

  • les acteurs sont souvent rémunérés au tonnage
  • mais la collectivité veut réduire les déchets
  • contradiction directe entre modèle économique et sobriété.

Apport de l’efc

L’EFC permet de :

  • passer d’une logique de volume à une logique de performance (réduction, valorisation)
  • aligner les intérêts économiques des opérateurs avec les objectifs environnementaux
  • développer des coopérations notamment avec des acteurs de l’ESS

Exemple concret : SICOVAL / Paprec → travail sur un modèle économique compatible avec la réduction des déchets

 

 

Habitat et urbanisme

Le problème
Aujourd’hui :
• la réponse aux besoins passe souvent par la construction neuve
• mais les objectifs ZAN limitent ces possibilités

  • contradiction entre besoins d’accueil et sobriété foncière.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• travailler sur les usages réels des bâtiments (taux d’occupation, temporalité)
• mutualiser les espaces
• revaloriser l’existant

Exemple concret : tiers-lieux, bâtiments multi-usages → plus de services rendus sans construire davantage

 

 

 

Alimentation

Le problème
Aujourd’hui :
• les filières sont longues et peu coordonnées
• la relocalisation est souhaitée mais difficile à opérer

  • déconnexion entre production, transformation et consommation.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• relocaliser intelligemment

  • recréer des coopérations locales
    • reconnecter production, transformation et usage
    • travailler le modèle économique de toute la chaîne
  • créer de la valeur autrement (qualité, santé, lien social)

Exemple concret : projet alimentaire territorial de Luchon → relocalisation / souveraineté alimentaire + coopération + réduction du gaspillage + développement de lien social dans le territoire

 

Économie sociale et solidaire (ess)

Le problème
Aujourd’hui :
• Les modèles économiques des acteurs de l’ESS sont souvent fragiles, notamment parce qu’ils sont encore majoritairement abordés à l’échelle de structures isolées plutôt qu’à celle de leur écosystème.
• et dépendent fortement de subventions ou d’appels à projets

  • contradiction en la valeur réellement créée pour la société et les ressources économiques mobilisables pour la faire vivre.

Ce qui entraîne :
• une dépendance aux subventions
• une difficulté à pérenniser et développer les activités

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• travailler à l’échelle de l’écosystème (et pas uniquement d’une structure)
• hybrider les ressources (publiques, privées, territoriales) et développer des coopérations
• développer des coopérations entre : acteurs ESS, collectivités, entreprises classiques

  • renforcer la viabilité économique

Exemple concret : Projet ESSor dans le SICOVAL : dispositifs d’interconnaissance et coopération territoriale → consolidation des modèles économiques dans la durée

 

Commande publique

Le problème
Aujourd’hui :
• les marchés sont souvent construits en silos (achat / maintenance / exploitation)
• avec une séparation investissement / fonctionnement

  • et orientés vers le prix d’achat avec la difficulté de valoriser la durabilité
  • empêche les approches en coût global et en usage.

Apport de l’efc
L’EFC permet de :
• raisonner en coût global et en performance d’usage
• décloisonner les budgets
• permettre des offres intégrées (produit + service + performance)

  • permettre aux entreprises de proposer des alternatives plus durables

Exemple concret : Urbanéo (mobilier urbain) → passage d’un achat produit à une offre intégrée incluant maintenance et durabilité

 

Tourisme / attractivité territoriale

Le problème
Aujourd’hui :
• logique de volume (nombre de visiteurs)
• pression sur les ressources locales

  • tension entre attractivité et soutenabilité.

Apport de l’efc
• passer d’une logique de flux à une logique d’expérience
• mieux répartir les usages dans le temps et l’espace
• créer plus de valeur avec moins de pression

 

Gestion des équipements publics (culture, sport, etc.)

Le problème
Aujourd’hui :
• équipements parfois sous-utilisés
• coûts fixes élevés

  • tension un niveau d’investissement important et une faible intensité d’usage.

Apport de l’efc
• augmenter le taux d’usage
• mutualiser entre publics et acteurs
• raisonner en service rendu plutôt qu’en équipement

 

Numérique et données

le problème
Aujourd’hui :
• accumulation de données peu exploitées
• outils numériques pensés en silo
• les outils numériques sont souvent conçus à partir d’une liste de fonctionnalités, sans priorisation des usages réels,
• une grande partie des fonctionnalités développées est peu ou pas utilisée
• les logiciels évoluent difficilement avec les pratiques professionnelles

  • contradiction entre des investissements importants dans des outils numériques et une valeur d’usage réelle souvent limitée

Apport de l’efc
• partir des usages réels plutôt que des fonctionnalités théoriques
• concevoir des solutions évolutives, capables de s’adapter dans le temps
• passer d’une logique de livraison d’outil à une logique de service rendu dans la durée
• piloter la performance d’usage
• faciliter les coopérations entre acteurs